đ« Les femmes qui donnent leur nom aux lycĂ©es publics français : Camille Claudel en tĂȘte, devant Marie Curie et Simone Veil
Les noms donnĂ©s aux Ă©tablissements scolaires sont un miroir de la mĂ©moire collective d’une nation. En France, la grande majoritĂ© des lycĂ©es publics portent des noms d’hommes â Ă©crivains, scientifiques, hommes politiques, militaires. Mais quand une femme a cet honneur, qui sont-elles ? L’Institut National de l’Information GĂ©ographique et ForestiĂšre (IGN) a croisĂ© les donnĂ©es de l’Annuaire de l’Ăducation de mars 2026 pour rĂ©pondre Ă cette question. Le rĂ©sultat est une carte instructive, qui dit autant sur nos choix de mĂ©moire que sur les femmes elles-mĂȘmes.
đ„ Camille Claudel â Sculptrice (1864-1943) : 14 lycĂ©es
Camille Claudel est la femme qui donne son nom au plus grand nombre de lycées publics en France en 2026 : 14 établissements répartis dans 14 communes, de Blain (Loire-Atlantique) à Lyon, en passant par Caen, Blois, Mantes-la-Ville, Vauréal, Palaiseau, Vitry-sur-Seine, Pontault-Combault, Soissons, Fourmies, Troyes, Remiremont et Digoin.
Son histoire est l’une des plus tragiques et des plus fascinantes de l’art français. NĂ©e en 1864 Ă FĂšre-en-Tardenois dans l’Aisne, Camille Claudel manifeste un don exceptionnel pour la sculpture dĂšs l’adolescence. Elle intĂšgre l’atelier d’Auguste Rodin en 1882, Ă 18 ans, et devient Ă la fois son Ă©lĂšve, son modĂšle, son inspiratrice et sa maĂźtresse. Leur relation artistique et amoureuse, tumultueuse et inĂ©gale, durera dix ans. Camille Claudel crĂ©e des Ćuvres d’une puissance et d’une originalitĂ© remarquables â La Valse, L’Ăge mĂ»r, La Petite ChĂątelaine, La Vague â mais sa carriĂšre est entravĂ©e par la sociĂ©tĂ© de l’Ă©poque, qui peine Ă reconnaĂźtre une femme sculptrice indĂ©pendante.
En 1913, aprĂšs la mort de son pĂšre qui la soutenait, sa famille la fait interner dans un asile psychiatrique. Elle y restera 30 ans, jusqu’Ă sa mort en 1943, sans jamais recouvrer la libertĂ©, malgrĂ© des avis mĂ©dicaux rĂ©pĂ©tĂ©s indiquant qu’elle n’avait aucune raison d’ĂȘtre internĂ©e. Pendant ces trois dĂ©cennies, elle n’a plus sculptĂ©. C’est le critique Paul Claudel, son frĂšre, qui a longtemps contribuĂ© Ă maintenir sa mĂ©moire â mais aussi Ă contrĂŽler son image. La rĂ©habilitation de Camille Claudel comme artiste Ă part entiĂšre n’est rĂ©ellement engagĂ©e que dans les annĂ©es 1980, notamment grĂące au film de Bruno Nuytten (1988) avec Isabelle Adjani. Aujourd’hui, un musĂ©e lui est entiĂšrement dĂ©diĂ© Ă Nogent-sur-Seine. Sa prĂ©sence en tĂȘte du classement des lycĂ©es porte en elle quelque chose de l’ordre de la rĂ©paration.
đ„ Marie Curie â Physicienne (1867-1934) : 11 lycĂ©es
Marie Curie est la deuxiĂšme femme la plus reprĂ©sentĂ©e dans les noms de lycĂ©es publics, avec 11 Ă©tablissements dans 11 villes : Vire Normandie, Versailles, Sceaux, Nogent-sur-Oise, Strasbourg, Villeurbanne, Ăchirolles, Tarbes, Saint-Jean-du-Gard, Marseille et Saint-BenoĂźt (La RĂ©union).
Note importante : ce dĂ©compte n’inclut pas les lycĂ©es portant le nom de « Pierre et Marie Curie » â associant Marie Ă son Ă©poux. Si on les comptabilisait, Marie Curie totaliserait environ 25 mentions dans les lycĂ©es français, ce qui en ferait sans conteste la femme la plus prĂ©sente. Ce choix mĂ©thodologique de l’IGN rĂ©vĂšle lui-mĂȘme une rĂ©alitĂ© : combien de fois le nom d’une femme exceptionnelle est-il associĂ© Ă celui d’un homme pour gagner en lĂ©gitimitĂ© ou en visibilitĂ© ?
Marie Curie est nĂ©e Maria Sklodowska en 1867 Ă Varsovie, alors sous domination russe. ArrivĂ©e Ă Paris en 1891 pour poursuivre des Ă©tudes supĂ©rieures â impossibles pour une femme en Pologne â elle s’impose rapidement comme une chercheuse d’exception. Avec son mari Pierre Curie, elle dĂ©couvre deux Ă©lĂ©ments chimiques â le polonium (nommĂ© en hommage Ă sa patrie) et le radium. En 1903, elle reçoit le prix Nobel de physique â premiĂšre femme Ă recevoir cette distinction. En 1911, aprĂšs la mort de Pierre, elle reçoit le prix Nobel de chimie, devenant la seule personne de l’histoire Ă avoir reçu deux prix Nobel dans deux disciplines scientifiques diffĂ©rentes. Elle a Ă©galement dĂ©veloppĂ© les premiĂšres unitĂ©s radiologiques mobiles utilisĂ©es pendant la PremiĂšre Guerre mondiale. Elle mourut en 1934 d’une anĂ©mie aplasique, consĂ©quence directe de ses annĂ©es d’exposition aux rayonnements ionisants dans ses laboratoires.
đ„ Simone Veil â Femme politique (1927-2017) : 9 lycĂ©es
Simone Veil occupe la troisiĂšme place avec 9 lycĂ©es dans 9 communes : LiffrĂ©, Angers, Boulogne-Billancourt, Noisiel, Andernos-les-Bains, Brive-la-Gaillarde, Gignac, Marseille et Valbonne. Sa prĂ©sence dans ce classement est remarquable compte tenu de la date relativement rĂ©cente de sa mort (2017) â les lycĂ©es qui portent son nom ont donc tous Ă©tĂ© rebaptisĂ©s ou inaugurĂ©s depuis moins de dix ans.
Simone Veil, nĂ©e Simone Jacob en 1927 Ă Nice, est l’une des figures les plus respectĂ©es de la RĂ©publique française. Son parcours commence dans l’horreur : Ă 16 ans, elle est dĂ©portĂ©e Ă Auschwitz avec sa mĂšre et ses sĆurs. Elle en reviendra, mais son pĂšre et son frĂšre pĂ©riront en dĂ©portation. RescapĂ©e de la Shoah, elle fait des Ă©tudes de droit et entre dans la magistrature. NommĂ©e ministre de la SantĂ© en 1974 par ValĂ©ry Giscard d’Estaing, elle dĂ©fend devant l’AssemblĂ©e nationale â face Ă une opposition souvent violente, parfois antisĂ©mite â la loi lĂ©galisant l’interruption volontaire de grossesse. La loi Veil, adoptĂ©e le 17 janvier 1975, est l’une des rĂ©formes sociales les plus importantes du XXe siĂšcle français. Elle fut ensuite premiĂšre prĂ©sidente du Parlement europĂ©en (1979-1982), membre du Conseil constitutionnel, et fut Ă©lue Ă l’AcadĂ©mie française en 2008. Le 1er juillet 2018, son entrĂ©e au PanthĂ©on aux cĂŽtĂ©s de son mari Antoine Veil, en prĂ©sence du prĂ©sident Macron, fut un moment d’Ă©motion nationale rare. Elle est dĂ©cĂ©dĂ©e le 30 juin 2017 Ă Paris.
đ Le classement complet des villes
| đš Camille Claudel â 14 lycĂ©es | ||
|---|---|---|
| 1. Blain | 6. Palaiseau | 11. Troyes |
| 2. Caen | 7. Vitry-sur-Seine | 12. Remiremont |
| 3. Blois | 8. Pontault-Combault | 13. Digoin |
| 4. Mantes-la-Ville | 9. Soissons | 14. Lyon |
| 5. Vauréal | 10. Fourmies | |
| âïž Marie Curie â 11 lycĂ©es (*hors « Pierre et Marie Curie ») | ||
|---|---|---|
| 1. Vire Normandie | 5. Strasbourg | 9. Saint-Jean-du-Gard |
| 2. Versailles | 6. Villeurbanne | 10. Marseille |
| 3. Sceaux | 7. Ăchirolles | 11. Saint-BenoĂźt (La RĂ©union) |
| 4. Nogent-sur-Oise | 8. Tarbes | |
| âïž Simone Veil â 9 lycĂ©es | ||
|---|---|---|
| 1. Liffré | 4. Noisiel | 7. Gignac |
| 2. Angers | 5. Andernos-les-Bains | 8. Marseille |
| 3. Boulogne-Billancourt | 6. Brive-la-Gaillarde | 9. Valbonne |
đĄ Ce que ce classement rĂ©vĂšle sur notre mĂ©moire collective
Les noms des lycĂ©es ne sont pas choisis au hasard â ils rĂ©sultent de dĂ©libĂ©rations des conseils rĂ©gionaux, d’associations locales, de votes. Ils disent quelque chose de ce qu’une sociĂ©tĂ© choisit de transmettre Ă ses jeunes. En France, comme dans la plupart des pays, l’espace symbolique â rues, places, institutions â reste massivement masculin. Une Ă©tude de 2021 montrait que moins de 3% des voies parisiennes portaient un nom de femme. Les lycĂ©es ne font pas exception Ă la rĂšgle.
Dans ce contexte, le fait que les trois femmes en tĂȘte soient une artiste, une scientifique et une femme politique dit aussi quelque chose sur les catĂ©gories de femmes que la sociĂ©tĂ© française est prĂȘte à « panthĂ©oniser » : celles dont la lĂ©gitimitĂ© est indiscutable, soit par la grandeur artistique (Claudel), soit par la reconnaissance internationale absolue (Curie avec ses deux Nobel), soit par le service rendu Ă la nation et l’engagement moral (Veil). Des figures moins consensuelles â fĂ©ministes radicales, militantes politiques, artistes de l’avant-garde â sont quasi absentes.
La montĂ©e de Simone Veil dans ce classement depuis sa mort en 2017 tĂ©moigne d’un mouvement accĂ©lĂ©rĂ© : plusieurs lycĂ©es ont Ă©tĂ© rebaptisĂ©s en son honneur dĂšs 2018-2019, souvent Ă l’initiative de conseils rĂ©gionaux ou d’associations d’Ă©lĂšves. C’est la manifestation d’une reconnaissance collective quasi immĂ©diate, rare pour une personnalitĂ© aussi rĂ©cente. En cela, Simone Veil fait exception : elle est entrĂ©e dans la mĂ©moire collective des Français bien avant son inscription au PanthĂ©on.
Sources : IGN â Atelier de Cartographie ThĂ©matique · Annuaire de l’Ăducation (mars 2026) · portail IGN (ign.fr) · licence ouverte Ătalab 2.0