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🌍 Le pays « le plus pro-russe » par continent : que valent vraiment ces classements ?

Une infographie circule sur les rĂ©seaux sociaux : elle dĂ©signe, pour chaque continent, le pays « le plus pro-russe ». Cuba pour l’AmĂ©rique du Nord, Venezuela pour l’AmĂ©rique du Sud, Mali pour l’Afrique, BiĂ©lorussie pour l’Europe, CorĂ©e du Nord pour l’Asie, et Îles Salomon pour l’OcĂ©anie. Mais que signifie exactement « pro-russe » ? Sur quelle mĂ©thodologie ce classement repose-t-il ? Et les dĂ©signations sont-elles exactes ? Geopix a vĂ©rifiĂ© chacune d’elles.

⚠ Premier problĂšme : la mĂ©thodologie absente

La carte ne cite aucune source, aucune mĂ©thodologie, aucune dĂ©finition de ce qu’elle entend par « pro-russe ». C’est la premiĂšre limite majeure. Car selon le critĂšre retenu, le classement change radicalement. Mesure-t-on la position des gouvernements (votes Ă  l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU sur l’Ukraine) ? Les sondages d’opinion publique ? Les liens Ă©conomiques et commerciaux avec la Russie ? La coopĂ©ration militaire ? La prĂ©sence de forces paramilitaires russes (Wagner/Africa Corps) ? L’achat d’armes russes ? Chacun de ces critĂšres donne un rĂ©sultat diffĂ©rent, et les dĂ©signer par un seul terme gĂ©nĂ©rique — « pro-russe » — est une simplification qui mĂ©rite d’ĂȘtre questionnĂ©e.

đŸ‡§đŸ‡Ÿ BiĂ©lorussie (Europe) : le seul alliĂ© formel indiscutable

La BiĂ©lorussie est le cas le plus simple et le plus documentĂ©. Depuis le coup d’État ratĂ© de 2020 et la rĂ©pression violente des manifestations pro-dĂ©mocratie par Alexandre Loukachenko, la BiĂ©lorussie est devenue entiĂšrement dĂ©pendante du soutien politique et Ă©conomique de Moscou. Loukachenko a autorisĂ© les troupes russes Ă  utiliser le territoire biĂ©lorusse comme base de lancement de l’invasion de l’Ukraine en fĂ©vrier 2022. La BiĂ©lorussie est le seul pays d’Europe (hors Russie) Ă  avoir votĂ© contre la rĂ©solution de l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU condamnant l’invasion. L’intĂ©gration Ă©conomique, militaire et politique des deux pays est si avancĂ©e que certains analystes parlent d’une absorption progressive de la BiĂ©lorussie dans la sphĂšre russe. Sa dĂ©signation comme pays « le plus pro-russe d’Europe » est sans conteste la plus fondĂ©e de toute la carte.

đŸ‡°đŸ‡” CorĂ©e du Nord (Asie) : l’alliĂ© militaire actif

La CorĂ©e du Nord a Ă©galement votĂ© contre toutes les rĂ©solutions onusiennes condamnant la Russie — un des cinq pays seulement Ă  l’avoir fait lors du premier vote en mars 2022 (avec la BiĂ©lorussie, l’ÉrythrĂ©e, la Syrie et la Russie elle-mĂȘme). Mais la relation dĂ©passe le seul soutien diplomatique. Des milliers de soldats nord-corĂ©ens auraient Ă©tĂ© envoyĂ©s combattre aux cĂŽtĂ©s des forces russes en Ukraine, et la CorĂ©e du Nord aurait fourni des stocks significatifs de munitions d’artillerie Ă  la Russie. En Ă©change, Moscou a transfĂ©rĂ© des technologies militaires Ă  Pyongyang et rompu son isolement diplomatique. Kim Jong-un et Vladimir Poutine se sont rencontrĂ©s en 2023 et 2024 dans un rapprochement stratĂ©gique sans prĂ©cĂ©dent depuis la fin de la guerre froide. La dĂ©signation de la CorĂ©e du Nord comme pays « le plus pro-russe d’Asie » est fondĂ©e, mĂȘme si des pays comme l’Iran ont Ă©galement des relations trĂšs proches avec Moscou.

🇹đŸ‡ș Cuba (AmĂ©rique du Nord) : l’alliĂ© historique

Cuba entretient des liens avec la Russie qui remontent Ă  la guerre froide. L’Ăźle a votĂ© contre les rĂ©solutions onusiennes condamnant l’invasion russe, ou s’est abstenue, et ses dirigeants ont rĂ©guliĂšrement exprimĂ© leur solidaritĂ© avec Moscou. Le prĂ©sident Miguel DĂ­az-Canel a rencontrĂ© Poutine Ă  plusieurs reprises depuis 2022. La Russie reste un crĂ©ancier important de Cuba et lui fournit du pĂ©trole Ă  prix prĂ©fĂ©rentiel via d’autres pays. Cependant, la relation est aujourd’hui plus symbolique que concrĂšte : les Ă©changes Ă©conomiques restent limitĂ©s, et Cuba cherche avant tout Ă  prĂ©server son autonomie face aux pressions amĂ©ricaines plutĂŽt qu’Ă  construire une vĂ©ritable alliance avec Moscou. Sa dĂ©signation est fondĂ©e sur le plan diplomatique, mais Cuba n’est ni un alliĂ© militaire ni un partenaire Ă©conomique majeur de la Russie.

đŸ‡»đŸ‡Ș Venezuela (AmĂ©rique du Sud) : idĂ©ologie et intĂ©rĂȘts pĂ©troliers

Le Venezuela de NicolĂĄs Maduro soutient la Russie pour des raisons Ă  la fois idĂ©ologiques et pratiques. IdĂ©ologiquement, le chavisme a toujours dĂ©fini son identitĂ© en opposition Ă  « l’impĂ©rialisme amĂ©ricain », ce qui le rend naturellement proche de tout rĂ©gime en conflit avec Washington. Pratiquement, la Russie est l’un des rares pays Ă  soutenir diplomatiquement et financiĂšrement le gouvernement Maduro, contestĂ© par une grande partie de la communautĂ© internationale. Caracas a votĂ© contre les rĂ©solutions condamnant la Russie Ă  l’ONU, et des entreprises russes ont des participations dans l’industrie pĂ©troliĂšre vĂ©nĂ©zuĂ©lienne. En AmĂ©rique du Sud, le Venezuela est effectivement le pays dont le gouvernement est le plus alignĂ© sur les positions de Moscou — mĂȘme si la Bolivie et le Nicaragua, voisins de rĂ©gion, sont dans des positions comparables.

đŸ‡ČđŸ‡± Mali (Afrique) : Wagner, coup d’État et rupture avec l’Occident

Le cas malien est l’un des plus intĂ©ressants et des plus rĂ©cents. AprĂšs deux coups d’État militaires (2020 et 2021), la junte au pouvoir dirigĂ©e par le colonel Assimi GoĂŻta a expulsĂ© les forces françaises (opĂ©ration Barkhane), puis les casques bleus de la MINUSMA en 2023, et a accueilli des milliers de combattants du groupe Wagner — renommĂ© Africa Corps aprĂšs la mort de Prigojine. Le Mali a votĂ© contre ou s’est abstenu sur toutes les rĂ©solutions de l’ONU relatives Ă  l’Ukraine. Le ministre de la DĂ©fense malien a publiquement dĂ©clarĂ© que « les dĂ©fenseurs de la Russie » Ă©taient un exemple pour les pays du Sahel. La coopĂ©ration militaire et sĂ©curitaire entre Bamako et Moscou est dĂ©sormais l’une des plus Ă©troites du continent africain, aux cĂŽtĂ©s du Burkina Faso, du Niger et de la Centrafrique. Le Mali est un choix fondĂ© pour l’Afrique, mĂȘme si d’autres pays subsahariens (Burkina Faso, Niger, ÉrythrĂ©e) auraient Ă©galement pu figurer en tĂȘte.

🇾🇧 Îles Salomon (OcĂ©anie) : le choix le plus contestable

C’est ici que l’infographie pose le plus sĂ©rieux problĂšme. Les Îles Salomon ont votĂ© pour la rĂ©solution onusienne condamnant l’invasion russe lors du vote initial de mars 2022 — contrairement Ă  ce que suggĂšre leur dĂ©signation comme pays « le plus pro-russe d’OcĂ©anie ». Ce n’est qu’en 2025, dans un contexte de changement de position amĂ©ricaine sous l’administration Trump, que certains petits États du Pacifique — dont les Salomon — ont modifiĂ© leur vote sur des rĂ©solutions ultĂ©rieures. Cette Ă©volution est davantage liĂ©e au positionnement vis-Ă -vis des États-Unis qu’Ă  un rĂ©el rapprochement avec la Russie. En rĂ©alitĂ©, les Îles Salomon n’entretiennent aucune relation diplomatique significative avec Moscou. La vraie ligne de fracture dans le Pacifique concerne la Chine, non la Russie : les Salomon ont signĂ© un accord de sĂ©curitĂ© controversĂ© avec PĂ©kin en 2022, ce qui a alarmĂ© l’Australie et les États-Unis.

Si on cherchait un pays « pro-russe » en OcĂ©anie au sens de votes onusiens, Vanuatu ou certains États qui ont rĂ©guliĂšrement abstenu seraient des choix plus documentĂ©s — bien que dans cette rĂ©gion, l’influence russe soit quasi nulle, et la question principale reste le positionnement entre États-Unis et Chine.

📊 Ce que disent vraiment les votes Ă  l’ONU

Si on se base sur les votes Ă  l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU — le critĂšre le plus objectif et le plus documentĂ© — voici le tableau de bord des pays qui ont systĂ©matiquement votĂ© contre les rĂ©solutions condamnant la Russie depuis 2022 : BiĂ©lorussie, CorĂ©e du Nord, ÉrythrĂ©e, Syrie, Nicaragua, Mali, Cuba. Des pays comme l’Iran, la Chine, l’Inde et une cinquantaine d’autres ont choisi l’abstention. L’Afrique subsaharienne est massivement dans le camp des abstentions, avec seulement quelques votes contre (Mali, ÉrythrĂ©e). En AmĂ©rique latine, seuls Cuba, le Venezuela et le Nicaragua ont votĂ© contre ou se sont systĂ©matiquement abstenus. Dans le Pacifique, aucun pays n’a votĂ© contre les rĂ©solutions — certains se sont abstenus ou n’ont pas participĂ©.

💡 Pourquoi ces alliances avec la Russie ?

Les pays alignĂ©s sur la Russie partagent souvent des caractĂ©ristiques communes : des rĂ©gimes autoritaires ou sous pression internationale, une dĂ©pendance historique ou actuelle vis-Ă -vis de Moscou (armes, pĂ©trole, soutien diplomatique), une hostilitĂ© envers l’Occident et notamment les États-Unis, et une rhĂ©torique souverainiste anti-impĂ©rialiste. La Russie leur offre quelque chose que l’Occident ne peut ou ne veut pas offrir : un soutien sans conditions, des armes sans clauses de droits de l’homme, et une prĂ©sence militaire directe (Wagner/Africa Corps). En Ă©change, Moscou obtient des votes favorables Ă  l’ONU, des bases logistiques potentielles, des ressources naturelles et une lĂ©gitimitĂ© internationale face Ă  son isolement croissant.

Ce tableau gĂ©opolitique Ă©volue rapidement. Depuis 2022, la Russie a considĂ©rablement Ă©tendu son influence en Afrique sahĂ©lienne, au dĂ©triment de la France en particulier. Elle a consolidĂ© ses liens avec l’Iran et la CorĂ©e du Nord. Elle a maintenu sa relation complexe mais rĂ©elle avec la Chine. Et elle a perdu une partie de l’aura qu’elle avait dans certains pays du « Sud global » qui espĂ©raient une alternative Ă  l’ordre occidental sans vouloir pour autant soutenir une guerre d’agression en Europe.

Sources : Votes de l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU (2022-2025) · Al Jazeera · Le Grand Continent · Watson.ch · EIU (Economist Intelligence Unit) · Solomon Times Online

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