| | | | | | | | | | |

🌾 Où sont les agriculteurs français ? Cette carte INSEE révèle les déserts et les bastions agricoles de la France

En France, un actif sur cent est aujourd’hui agriculteur. En 1982, c’était un sur quatorze. En quarante ans, la profession a perdu les deux tiers de ses effectifs — non pas à cause d’une catastrophe brutale, mais d’une transformation silencieuse et continue : les exploitations ont grossi, les machines ont remplacé les bras, les prix ont baissé, les charges ont augmenté, et des centaines de milliers de fermes ont disparu. Cette carte, établie à partir du Recensement de la Population 2020 de l’INSEE, montre où les agriculteurs résistent encore — et où ils ont presque entièrement disparu du paysage professionnel. Ce qu’elle révèle, c’est la géographie d’une France qui se vide de ses paysans.

📊 Comment lire cette carte

La carte représente la part des agriculteurs exploitants dans la population active par département, exprimée en quantiles. La légende indique les fourchettes en pourcentage : de 0,0-0,4% (vert très clair, quasi absence d’agriculteurs) à 1,8-4,9% (vert très foncé, forte concentration). La méthode des quantiles permet de comparer les départements entre eux de façon relative — le vert foncé ne signifie pas « beaucoup d’agriculteurs en absolu » mais « plus d’agriculteurs proportionnellement que la majorité des autres départements français ». Un département vert foncé comme le Cantal peut avoir moins d’agriculteurs en nombre absolu qu’un département vert clair comme le Nord, simplement parce que le Cantal a une population active totale beaucoup plus petite.

🟢 Les bastions : Bretagne, Massif central, Grand Ouest

La carte révèle clairement trois grandes zones de concentration agricole. La première est la Bretagne intérieure — le Finistère, les Côtes-d’Armor et le Morbihan figurent parmi les départements où la part des agriculteurs dans l’emploi reste la plus élevée de France. Cette concentration bretonne est le résultat d’une modernisation agricole intensive engagée dans les années 1960, qui a fait de la Bretagne une région de production hors du commun : 56% des porcs français, 23% du lait, 43% des œufs de consommation et 30% des tomates. La Bretagne nourrit littéralement la France, avec une agriculture intensive et spécialisée qui a su maintenir une masse critique d’exploitants malgré la baisse générale des effectifs.

La deuxième zone est le Massif central — Cantal, Lozère, Aveyron, Creuse, Corrèze. Ces départements cumulent les difficultés : relief accidenté, faible densité de population, terres moins productives que les grandes plaines céréalières. Mais c’est précisément cette difficulté qui a préservé l’agriculture : dans ces territoires où il n’y a pas grand-chose d’autre, l’élevage bovin et ovin reste souvent la seule activité économique viable. Le Cantal et la Lozère affichent ainsi des parts d’agriculteurs dans l’emploi parmi les plus élevées de France — parfois proches de 5% de la population active, soit plus de trois fois la moyenne nationale. Ce sont les bastions de l’élevage extensif, là où les fromages — Cantal, Laguiole, Bleu d’Auvergne — sont encore fabriqués à partir du lait des vaches qui paissent sur les plateaux.

La troisième zone est le Grand Ouest bocager — Manche, Calvados, Orne, Mayenne, Sarthe. Cette région de bocage normand et manceau est traditionnellement agricole, avec une prédominance de l’élevage laitier et de la production cidricole. La Normandie concentre une grande partie de la production laitière française (fromages AOP, beurre, crème) et maintient un tissu d’exploitations familiales relativement dense par rapport aux zones de grandes cultures céréalières.

⬜ Les déserts agricoles : villes et couloirs urbanisés

À l’opposé, les départements en vert très clair ou jaune correspondent aux zones les plus urbanisées et les plus densément peuplées. Paris et la petite couronne (75, 92, 93, 94) frôlent le zéro absolu en proportion d’agriculteurs — quelques maraîchers en banlieue, quelques apiculteurs, mais aucune agriculture au sens structurant du terme. Les Bouches-du-Rhône, les Alpes-Maritimes, le Var, le Bas-Rhin sont également dans les quantiles les plus bas, reflétant le poids écrasant de l’économie tertiaire dans ces régions à forte urbanisation et forte attractivité touristique.

Ces zones correspondent aussi à ce qu’on appelle parfois la « France des métropoles » — des agglomérations où le monde agricole est invisible, où les enfants ne savent pas d’où vient leur nourriture, et où le débat sur l’agriculture se tient dans des bureaux climatisés, loin des réalités du terrain. C’est l’un des angles les plus intéressants de cette carte : elle dessine, en creux, la fracture entre la France qui produit et la France qui consomme.

📉 Le grand effacement : -80% d’agriculteurs en 40 ans

Les chiffres de la trajectoire historique donnent le vertige. En 1982, la France comptait 1,6 million d’agriculteurs exploitants, soit 7,1% de l’emploi total. En 2019, il n’en restait plus que 400 000, soit 1,5% de l’emploi. En 2022, l’emploi total dans l’agriculture (exploitants + salariés) atteignait 619 000 personnes, soit 2% de l’emploi total. En 1970, cette proportion était de 11,4%. C’est une révolution silencieuse, sans drame apparent — juste des fermes qui disparaissent une à une, des villages qui se vident, des bocages qui s’effacent.

Ce déclin n’est pas spécifiquement français — il s’observe dans tous les pays développés, et c’est le résultat mécanique de la révolution agricole du XXe siècle : mécanisation, pesticides, semences sélectionnées, irrigation, remembrement. Un agriculteur équipé d’un tracteur moderne peut cultiver seul ce que dix paysans cultivaient en 1950. La productivité a explosé, les effectifs ont fondu. La France nourrit ses 68 millions d’habitants et exporte encore massivement — avec un tiers de la main-d’œuvre d’il y a deux générations.

👴 Une profession vieillissante : le défi de la transmission

La carte donne une photographie du présent — mais ce présent est fragilisé par une pyramide des âges préoccupante. En France, plus de la moitié des agriculteurs exploitants ont 50 ans ou plus. Dans certains départements du Massif central, la proportion de chefs d’exploitation âgés de plus de 55 ans dépasse 60%. Ce vieillissement massif signifie qu’une grande vague de départs à la retraite est attendue dans les années 2025-2035 — et que la question de la transmission des exploitations est l’un des enjeux les plus urgents de la politique agricole française.

Trouver des repreneurs est difficile pour plusieurs raisons. Le prix du foncier agricole a augmenté, rendant l’installation très coûteuse pour les jeunes sans patrimoine. Les revenus agricoles sont faibles et instables — en moyenne, seul un tiers des ressources des ménages agricoles provient de l’activité agricole elle-même, le reste venant des revenus du conjoint ou du patrimoine. Et la charge de travail est très élevée : les agriculteurs travaillent en moyenne plus d’heures que n’importe quelle autre catégorie professionnelle, souvent 7 jours sur 7. Dans ce contexte, la carte de 2030 risque d’être encore plus claire et encore plus verte clair que celle de 2020.

🌿 La Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie : le poids du nombre

Si la carte montre des proportions (part dans l’emploi), il faut distinguer proportion et nombre absolu. En chiffres absolus, plus de 40% des agriculteurs français habitent en Nouvelle-Aquitaine, Occitanie ou Auvergne-Rhône-Alpes. Ces trois grandes régions, qui couvrent une vaste superficie dans le centre et le sud-ouest de la France, concentrent la majorité des exploitants en nombre — même si leur part dans l’emploi régional n’est pas nécessairement la plus élevée, car ces régions ont aussi de grandes villes et des économies diversifiées. La Nouvelle-Aquitaine en particulier cumule viticulture (Bordeaux, Cognac, Armagnac), maïsiculture des Landes, élevage du Limousin et cultures maraîchères du Périgord.

💡 Ce que la carte dit de la France de demain

Cette carte agricole est, en creux, une carte politique et sociale. Elle dessine les territoires où la colère agricole est la plus forte — les mêmes départements qui ont vu leurs tracteurs bloquer les routes nationales en 2024 sont précisément ceux où le vert est le plus foncé. Ce n’est pas un hasard : là où les agriculteurs sont encore nombreux proportionnellement, leur sentiment de déclassement, d’abandon et de menace sur leur mode de vie est le plus intense. Là où ils ont presque disparu, leur voix ne porte plus dans le débat public local.

La France fait face à un paradoxe : elle veut à la fois une agriculture compétitive et exportatrice, capable de nourrir le monde, et une agriculture de proximité, respectueuse de l’environnement, avec des paysans visibles et des fermes à taille humaine. Ces deux modèles tirent dans des directions opposées. Cette carte est le portrait d’une profession en sursis dans de nombreuses zones — et encore debout dans quelques bastions qui résistent, non sans difficulté.

Sources : INSEE — Recensement de la Population 2020 · INSEE Focus n°212 (agriculteurs 1982-2019) · INSEE Première n°1876 (niveau de vie des ménages agricoles) · INSEE Analyses Bretagne n°69

Publications similaires

Laisser un commentaire