Pourquoi la Corse est française et la Sardaigne italienne ? L’histoire de deux îles voisines

Séparées par seulement 12 kilomètres de mer — le détroit de Bonifacio — la Corse et la Sardaigne partagent une géographie, un climat et des cultures proches. Et pourtant, depuis des siècles, elles appartiennent à deux nations différentes : la France et l’Italie. Ce destin divergent est le produit de traités, de révolutions et de hasards historiques qui auraient pu basculer autrement.
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La Corse : génoise, puis française depuis 1768
La Corse a appartenu à la République de Gênes pendant plus de quatre siècles, depuis 1347. Mais cette domination n’a jamais été totalement acceptée par les Corses, et à partir de 1729, des révoltes indépendantistes éclatent régulièrement dans l’île. Le mouvement atteint son apogée sous la direction de Pascal Paoli, qui proclame une République corse indépendante en 1755 et lui dote d’une constitution démocratique — l’une des premières au monde, inspirée des Lumières et précédant la Constitution américaine de 1787.
Gênes, incapable de rétablir son autorité et criblée de dettes, négocie secrètement avec la France. Le 15 mai 1768, le Traité de Versailles cède officiellement la Corse à la France en échange de l’effacement des dettes génoises. Les troupes françaises débarquent immédiatement pour mater la résistance de Paoli. Ce dernier est défait à la bataille de Ponte-Novo en mai 1769 et s’exile en Angleterre. Un an plus tard, la Révolution française (1789) intègre définitivement la Corse comme département français.
Napoléon : le hasard géopolitique le plus célèbre de l’histoire
Le 15 août 1769, un an et trois mois après le Traité de Versailles, naît à Ajaccio un certain Napoléon Bonaparte. Si Gênes avait attendu 18 mois de plus avant de céder l’île, Napoléon serait né génois — ou citoyen d’une Corse indépendante sous Paoli, dont le père Carlo était précisément l’un des secrétaires. Jamais il n’aurait pu intégrer les écoles militaires françaises réservées aux nobles français.
L’histoire du monde aurait été radicalement différente. Ce hasard géopolitique — un traité signé quelques mois avant une naissance — est l’un des plus vertigineux de l’histoire mondiale.
La Sardaigne : au cœur de la création de l’Italie
La Sardaigne a un destin radicalement différent. Au XVIIIe siècle, elle est le territoire éponyme du Royaume de Sardaigne — un État dont le cœur politique est en réalité le Piémont (nord de l’Italie actuelle), avec pour capitale Turin. Ce royaume, sous la direction du Premier ministre Camillo Cavour et du roi Victor-Emmanuel II, prend la tête du mouvement de Risorgimento (l’unification italienne).
La Sardaigne n’est donc pas « devenue » italienne au sens où elle aurait été annexée : c’est elle — ou plutôt le Royaume de Sardaigne — qui crée l’Italie en 1861, en unifiant progressivement les différents États de la péninsule. Victor-Emmanuel II devient le premier roi d’Italie. La Sardaigne est simplement restée l’une des composantes de cet État nouvellement constitué.
Deux îles, deux trajectoires géopolitiques
| 🔴 Corse | 🟢 Sardaigne | |
|---|---|---|
| Appartenance avant 1768/1861 | République de Gênes | Royaume de Sardaigne (Piémont) |
| Événement clé | Traité de Versailles (15 mai 1768) | Unification italienne (17 mars 1861) |
| Mécanisme | Cession par Gênes à la France | Le Royaume de Sardaigne crée l’Italie |
| Appartenance actuelle | 🇫🇷 France (région) | 🇮🇹 Italie (région autonome) |
| Statut actuel | Région à statut particulier (autonomie en discussion) | Région autonome à statut spécial |
| Population | ~350 000 habitants | ~1 600 000 habitants |
La géographie ne fait pas les frontières
Cette histoire illustre une réalité fondamentale de la géopolitique : la géographie ne détermine pas l’appartenance nationale. Deux îles séparées de 12 km, avec des populations aux cultures proches, des langues apparentées (le corse est un dialecte roman proche du sarde et du génois), un relief et un climat identiques — et pourtant deux nationalités différentes depuis des siècles. Ce sont les traités, les guerres, les dettes et les hasards de l’histoire qui tracent les frontières, pas la géographie physique.
La question de l’identité reste vive dans les deux îles. En Corse, 55 % des habitants se disent davantage attachés à leur identité régionale qu’à leur identité française (sondage IFOP 2025) — le taux le plus élevé de France. La Sardaigne jouit depuis 1948 d’un statut de région autonome à statut spécial, avec des compétences législatives étendues dans plusieurs domaines. Deux îles voisines, deux réponses différentes à la même question de l’identité dans un État centralisé.
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📊 Sources : Service historique de la Défense, Larousse, Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères — Page Facebook Geopix
