Médecins en France : la carte des inégalités territoriales
Déserts médicaux et territoires oubliés — Geopix • Mars 2026
346. C’est la moyenne nationale de médecins en activité pour 100 000 habitants en France en 2025. Mais derrière cette moyenne se cache une réalité brutale : selon le département où tu vis, ce chiffre peut tomber à 171 — ou grimper jusqu’à 899. Du simple au quintuple. En France, l’accès aux soins dépend largement de ton code postal, et cette carte du Conseil national de l’ordre des médecins le démontre avec une clarté implacable.

1. Les déserts médicaux : une réalité bien cartographiée
Qu’est-ce qu’un désert médical ?
Un désert médical est un territoire où la densité de médecins est insuffisante pour répondre aux besoins de la population. En France, le seuil officiel est fixé à moins de 2,5 consultations accessibles par habitant et par an. Selon cette définition, plus de 8 millions de Français vivent aujourd’hui dans un désert médical — soit près de 12 % de la population. Et ce chiffre ne cesse d’augmenter à mesure que les médecins formés dans les années 1970-1980 partent à la retraite sans être remplacés en nombre suffisant.
Les départements les plus touchés
La carte révèle une géographie des inégalités médicales qui recoupe largement celle des inégalités économiques et démographiques. Les départements les plus en difficulté se concentrent dans trois grandes zones : la diagonale du vide — cet axe qui court des Ardennes aux Landes en passant par le Massif Central — le nord de la France, notamment l’Aisne et l’Oise, et certaines zones rurales du Centre et de l’Ouest. Ces territoires cumulent vieillissement de la population, faible attractivité pour les jeunes médecins et éloignement des centres universitaires de formation.
2. Les territoires bien dotés : métropoles et façade méditerranéenne
Paris et l’Île-de-France : l’abondance trompeuse
Paris affiche une densité médicale parmi les plus élevées de France, avec près de 899 médecins pour 100 000 habitants dans certains arrondissements. Mais cette moyenne cache une réalité contrastée : si les arrondissements du centre et de l’ouest parisien sont saturés de spécialistes, la Seine-Saint-Denis — département le plus pauvre de France métropolitaine — souffre d’une pénurie criante. L’Île-de-France illustre ainsi le paradoxe français : des inégalités médicales majeures au sein même des régions les mieux dotées.
La façade méditerranéenne et les villes universitaires
Les Bouches-du-Rhône, l’Hérault, les Alpes-Maritimes et la Haute-Garonne figurent parmi les départements les mieux dotés en médecins. Cette concentration s’explique par la présence de grandes facultés de médecine — Montpellier, Toulouse, Marseille, Nice — qui attirent et retiennent les praticiens. Les villes universitaires exercent un effet d’attraction puissant sur les médecins, qui s’installent à proximité de leur lieu de formation et restent sensibles à la qualité de vie et aux opportunités professionnelles qu’offrent ces métropoles.
3. Pourquoi de telles inégalités persistent-elles ?
La liberté d’installation, pierre angulaire du problème
En France, les médecins libéraux sont libres de s’installer où ils le souhaitent. Ce principe, défendu de longue date par les syndicats médicaux au nom de l’indépendance de la profession, est la cause principale des inégalités territoriales. Contrairement à d’autres pays européens — l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Suède — qui régulent l’installation des médecins en fonction des besoins des territoires, la France a longtemps refusé toute contrainte géographique. Le résultat est sans appel : les médecins s’installent là où la qualité de vie est élevée, les revenus potentiels importants et les infrastructures attractives.
Le numerus clausus, erreur historique
Pendant des décennies, la France a limité drastiquement le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine via le numerus clausus — un quota annuel fixé par le gouvernement. Cette politique, mise en place dans les années 1970 pour éviter une supposée surproduction de médecins, a créé une pénurie structurelle dont les effets se font sentir aujourd’hui. Le numerus clausus a été officiellement supprimé en 2020 et remplacé par un numerus apertus plus flexible, mais les effets de cette réforme ne se feront pleinement sentir qu’à partir de 2030, quand les promotions plus nombreuses auront terminé leur formation.
Le vieillissement du corps médical
L’âge moyen des médecins en activité en France dépasse 50 ans, et une part importante d’entre eux partiront à la retraite dans les dix prochaines années. Ce renouvellement insuffisant aggrave la pénurie dans les territoires déjà fragiles, où les médecins en place sont souvent les derniers d’une génération qui n’a pas trouvé de successeurs. Certains villages et petites villes ont vu leur dernier médecin partir sans qu’aucun remplaçant ne se présente, laissant des milliers de patients sans médecin traitant.
4. Les DOM-TOM : une situation encore plus préoccupante
Mayotte, la Guyane et les Antilles en première ligne
La carte inclut les départements et territoires d’outre-mer, et leur situation est souvent encore plus critique qu’en métropole. Mayotte souffre d’une pénurie médicale dramatique, aggravée par une pression démographique exceptionnelle et un système de santé structurellement sous-dimensionné. La Guyane, avec ses immenses étendues peu peuplées et ses communautés isolées en forêt amazonienne, fait face à des défis logistiques considérables pour assurer l’accès aux soins. Les Antilles et La Réunion, mieux dotées, n’en restent pas moins confrontées à des inégalités internes importantes entre zones urbaines et rurales.
5. Quelles solutions pour réduire les déserts médicaux ?
Les maisons de santé pluriprofessionnelles
Face à la pénurie, les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) se sont multipliées ces dernières années. Ces structures regroupent plusieurs professionnels de santé — médecins généralistes, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens — sous un même toit, offrant un cadre de travail collectif qui attire davantage les jeunes médecins que l’exercice solitaire en cabinet. Plus de 2 000 maisons de santé sont aujourd’hui en activité en France, mais leur développement reste insuffisant pour combler les manques dans les zones les plus dépeuplées.
La télémédecine, solution partielle
La crise du Covid-19 a accéléré le déploiement de la téléconsultation en France. Cette modalité de soins à distance permet aux patients des zones sous-dotées d’accéder à un médecin sans se déplacer, réduisant les délais d’attente et les distances. Mais la télémédecine a ses limites : elle ne remplace pas l’examen clinique, exclut les patients peu à l’aise avec les outils numériques — souvent les plus âgés et les plus vulnérables — et ne résout pas le problème de fond de la pénurie médicale.
La régulation de l’installation : le débat qui divise
La question de la régulation de l’installation des médecins est l’une des plus politiquement sensibles du secteur de la santé en France. Plusieurs propositions ont été avancées : zones de conventionnement sélectif qui limiteraient l’installation en zones sur-dotées, aides financières renforcées pour l’installation en zones sous-dotées, ou obligation de stage en désert médical pendant la formation. Ces mesures se heurtent à une résistance forte des syndicats médicaux, qui y voient une atteinte à la liberté d’exercice. Le débat reste ouvert, mais l’urgence de la situation pousse de plus en plus d’élus et de citoyens à réclamer des mesures contraignantes.
Conclusion
La carte des médecins en France est une carte des inégalités françaises. Elle révèle, avec une précision départementale, les fractures territoriales d’un pays où l’accès aux soins — pourtant inscrit dans les principes fondamentaux de la République — dépend encore largement du lieu de naissance et de résidence.
Résoudre la crise des déserts médicaux nécessite une réponse structurelle de long terme : former plus de médecins, mieux répartir les installations, développer les soins de proximité et adapter le système de santé aux réalités démographiques du XXIe siècle. Le temps presse — et des millions de Français attendent, souvent sans médecin traitant, que les décisions politiques rattrapent enfin la réalité du terrain.
À suivre, sur Geopix.