Boeing vs Airbus : 137 incidents contre 40 en 2024 — Ce que le graphique viral ne vous dit pas !
Décryptage d’une infographie trompeuse — Geopix • Mars 2026

137 incidents pour Boeing. 40 pour Airbus. En 2024. Ces chiffres, tirés d’une infographie largement partagée sur les réseaux sociaux, ont alimenté une méfiance croissante envers l’avionneur américain. Mais que disent vraiment ces données ? Et surtout, que ne disent-elles pas ? Décryptage d’un graphique viral qui illustre parfaitement les dangers de la désinformation par les données.
1. D’où viennent ces chiffres ?
Le NTSB : une source légitime mais limitée
Les données de cette infographie proviennent du National Transportation Safety Board (NTSB), l’agence fédérale américaine chargée d’enquêter sur les accidents de transport. C’est une source officielle et fiable — mais dont la portée est géographiquement limitée. Le NTSB ne recense que les incidents survenus sur le territoire américain ou impliquant des compagnies aériennes américaines. Les incidents Airbus survenus en Europe, en Asie ou en Afrique ne figurent pas dans cette base de données. À l’inverse, tous les incidents Boeing — y compris ceux impliquant des appareils très anciens ou militaires — y sont comptabilisés dès lors qu’un lien avec les États-Unis existe.
Le problème du biais de représentation
Le premier biais majeur de cette infographie est la sur-représentation de Boeing dans la flotte américaine. Boeing représente environ trois fois plus de vols qu’Airbus aux États-Unis. Mécaniquement, un constructeur qui opère trois fois plus de vols aura davantage d’incidents — non pas parce que ses avions sont moins sûrs, mais simplement parce qu’il y a plus d’occasions d’incidents. Sans pondération par le nombre de vols, comparer les chiffres bruts de Boeing et d’Airbus revient à comparer le nombre d’accidents de voiture en France et au Luxembourg sans tenir compte de la différence de population et de trafic.
2. Que comptabilise réellement le chiffre « 137 » ?
Des appareils très divers inclus dans les données
La base de données du NTSB recense tous les incidents impliquant un appareil dont le constructeur est répertorié comme Boeing — ce qui peut inclure des bombardiers historiques, des avions cargo anciens, des jets militaires et des appareils d’aviation générale qui n’ont rien à voir avec le transport commercial de passagers. Airbus, fondé en 1970, n’a évidemment pas d’équivalent historique dans sa flotte. La comparaison brute est donc structurellement biaisée en faveur d’Airbus.
80 % des incidents ne sont pas des défaillances mécaniques
Une analyse approfondie des données NTSB révèle que l’immense majorité des incidents comptabilisés ne sont pas des défaillances mécaniques liées à la conception ou à la fabrication des avions. Environ 80 % des incidents répertoriés sont attribués à des facteurs humains ou environnementaux : turbulences, erreurs de pilotage, incidents de cabine — y compris des blessures liées à des chariots de service ou des cafés renversés — déroutements météorologiques ou incidents au sol. Les vraies défaillances mécaniques liées au constructeur représentent moins de 20 % des données.
3. La réalité : Boeing et Airbus ont des taux de sécurité proches
Ramené aux vols, l’écart se réduit considérablement
Quand les analystes filtrent les données NTSB pour ne conserver que les incidents impliquant des avions commerciaux récents et qu’ils pondèrent ces incidents par le nombre de vols effectués, l’écart entre Boeing et Airbus se réduit très significativement. Le taux moyen d’incidents mécaniques par million de départs est de 0,77 pour Boeing et 0,58 pour Airbus — une différence certes réelle, mais bien loin du rapport de 1 à 3,5 que suggèrent les chiffres bruts de cette infographie.
L’aviation commerciale n’a jamais été aussi sûre
Quel que soit le constructeur, l’aviation commerciale représente aujourd’hui le moyen de transport le plus sûr de l’histoire humaine. Entre 2014 et 2024, le NTSB n’a recensé que deux à six accidents mécaniques graves par an sur plus de six millions de vols opérés annuellement aux États-Unis. Comme l’a dit le professeur Anthony Brickhouse, spécialiste de la sécurité aérienne : vous avez statistiquement plus de risques d’avoir un accident en conduisant vers l’aéroport qu’en montant dans l’avion.
4. Les vrais problèmes de Boeing : ne pas confondre image et sécurité
Boeing a de réels problèmes de contrôle qualité
Nuancer cette infographie ne signifie pas innocenter Boeing de toute critique. L’avionneur américain traverse depuis 2019 une crise sérieuse de contrôle qualité et de gouvernance. L’incident Alaska Airlines en janvier 2024 — une porte bouchon qui s’arrache en plein vol sur un 737 MAX 9 — a mis en lumière des défaillances systémiques dans les processus de fabrication. La FAA a lancé un audit qui a confirmé l’existence de « problèmes systémiques de qualité de production ». Boeing a dû ralentir ses cadences de production et engager un programme de remise à niveau de ses processus qualité.
La part de marché en chute : de 50 % à 42 %
L’infographie elle-même signale un fait économique majeur : Boeing et Airbus se partageaient environ 50 % du marché des avions commerciaux jusqu’en 2019. Depuis, la part de Boeing a chuté à 42 %. Cette érosion est directement liée aux scandales du 737 MAX, aux problèmes de production du 787 Dreamliner et à la perte de confiance de plusieurs grandes compagnies aériennes qui ont rebasculé leurs commandes vers Airbus. C’est là le vrai impact mesurable de la crise Boeing — pas un rapport d’incidents de 137 contre 40, mais une perte structurelle de parts de marché qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars.
La crise du 737 MAX : un tournant historique
Les accidents mortels des vols Lion Air 610 (octobre 2018, 189 morts) et Ethiopian Airlines 302 (mars 2019, 157 morts) — tous deux impliquant des 737 MAX 8 — ont constitué le tournant le plus dramatique de l’histoire récente de Boeing. Ces catastrophes, liées à un système automatisé de contrôle de vol défaillant, ont conduit au clouage au sol mondial de tous les 737 MAX pendant 20 mois et ont révélé des défaillances profondes dans la culture de sécurité de l’entreprise.
5. Pourquoi ce type d’infographie se propage-t-il autant ?
Des chiffres réels, un contexte absent
Cette infographie illustre un mécanisme classique de désinformation par les données : des chiffres réels, issus de sources officielles, présentés sans contexte suffisant. Après les scandales du 737 MAX et l’incident Alaska Airlines, une partie du public est déjà convaincue que Boeing est dangereux. Un graphique qui montre 137 contre 40 confirme cette conviction sans demander d’effort d’analyse — et se propage d’autant plus facilement. C’est ce que les statisticiens appellent le biais de confirmation : on retient et partage ce qui confirme ce qu’on croit déjà.
Conclusion
La prochaine fois que vous monterez dans un avion — Boeing ou Airbus — sachez que vous vous installez dans l’une des machines les plus sûres jamais construites. Les données réelles, correctement analysées et pondérées, montrent que les deux constructeurs ont des taux de sécurité proches et historiquement bas. Boeing a des problèmes réels de qualité et de gouvernance qui méritent attention et critique — mais les 137 incidents de cette infographie ne racontent pas cette histoire. Ils racontent surtout celle de données mal contextualisées qui font plus de bruit que de lumière.
À suivre, sur Geopix.