đ« 9,74% des actifs français sont cadres â et cette carte rĂ©vĂšle la gĂ©ographie du pouvoir Ă©conomique
Mise en regard avec la carte des ouvriers publiĂ©e prĂ©cĂ©demment, cette carte des cadres par dĂ©partement est saisissante : elle est son exact miroir. LĂ oĂč les ouvriers sont concentrĂ©s â le Nord industriel, les Ardennes, la Moselle â les cadres sont rares. LĂ oĂč les cadres dominent â Paris, les Hauts-de-Seine, l’IsĂšre, la Haute-Garonne â les ouvriers sont quasi absents. Ce n’est pas une coĂŻncidence : c’est la gĂ©ographie de la stratification sociale française, cristallisĂ©e sur le territoire depuis plusieurs dĂ©cennies. Avec une moyenne nationale de 9,74% de cadres dans la population active, la France cache derriĂšre ce chiffre des Ă©carts vertigineux â de moins de 5% dans les zones rurales les plus enclavĂ©es Ă plus de 30% dans les mĂ©tropoles les plus dynamiques.
đ Comment lire cette carte
La carte reprĂ©sente la part des cadres et professions intellectuelles supĂ©rieures dans la population active par dĂ©partement, en quantiles. La catĂ©gorie INSEE « cadres et professions intellectuelles supĂ©rieures » regroupe les ingĂ©nieurs, mĂ©decins, avocats, enseignants du supĂ©rieur, dirigeants d’entreprises, professions libĂ©rales, journalistes, artistes reconnus et cadres administratifs. C’est une catĂ©gorie large qui va du mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste de campagne au directeur financier d’une multinationale. La lĂ©gende va de 4,2-4,9% (brun trĂšs clair) Ă 9,6-30,1% (brun trĂšs foncĂ©), la borne supĂ©rieure Ă 30,1% Ă©tant tirĂ©e par Paris et les Hauts-de-Seine.
đïž Paris et la DĂ©fense : la concentration absolue
Paris et les Hauts-de-Seine forment un bloc brun trĂšs foncĂ© qui n’a pas d’Ă©quivalent en France. Ă Paris intra-muros, environ 45 Ă 46% des actifs rĂ©sidents sont cadres supĂ©rieurs â soit prĂšs d’un actif sur deux. Les Hauts-de-Seine, qui hĂ©bergent La DĂ©fense (premier quartier d’affaires europĂ©en en superficie de bureaux), affichent des salaires moyens qui dĂ©passent la moyenne nationale de 58% â un Ă©cart qui s’explique directement par la concentration de cadres dirigeants, d’ingĂ©nieurs financiers, de consultants et de juristes d’affaires dans ce territoire. Cette hyper-concentration francilienne est le rĂ©sultat de deux siĂšcles de centralisation : les siĂšges sociaux des grandes entreprises françaises et des grandes administrations de l’Ătat ont toujours Ă©tĂ© Ă Paris, attirant les diplĂŽmĂ©s des grandes Ă©coles qui eux-mĂȘmes sont concentrĂ©s en Ăle-de-France.
Cette concentration a une consĂ©quence directe sur les prix : le coĂ»t du logement Ă Paris et dans les Hauts-de-Seine est tel qu’une partie croissante de la population active modeste a Ă©tĂ© contrainte de s’Ă©loigner vers la grande couronne et au-delĂ . La carte reflĂšte ainsi non seulement la localisation des emplois de cadres, mais aussi la sĂ©lection rĂ©sidentielle par le marchĂ© immobilier â un processus de gentrification Ă l’Ă©chelle mĂ©tropolitaine.
âïž Toulouse et Grenoble : les mĂ©tropoles de la connaissance
Deux surprises de la carte mĂ©ritent d’ĂȘtre soulignĂ©es : la Haute-Garonne (Toulouse) et l’IsĂšre (Grenoble) apparaissent en brun trĂšs foncĂ©, aux cĂŽtĂ©s de Paris. Ces deux dĂ©partements hĂ©bergent deux des plus importants clusters technologiques de France. Toulouse est la capitale europĂ©enne de l’aĂ©ronautique et du spatial : Airbus, Thales, Safran, le CNES, l’ONERA et des dizaines de sous-traitants de haute technologie y emploient des dizaines de milliers d’ingĂ©nieurs et de chercheurs. La part de la conception-recherche y reprĂ©sente environ 40% des emplois de cadres dits « des fonctions mĂ©tropolitaines » â l’une des proportions les plus Ă©levĂ©es de France hors Paris.
Grenoble est quant Ă elle l’une des villes europĂ©ennes oĂč la densitĂ© de chercheurs et d’ingĂ©nieurs est la plus Ă©levĂ©e. Le Commissariat Ă l’Ă©nergie atomique (CEA), le synchrotron europĂ©en ESRF, STMicroelectronics, Schneider Electric, et une nĂ©buleuse de start-ups deeptech font de l’agglomĂ©ration grenobloise un pĂŽle de R&D de rayonnement mondial. Environ 45% des emplois de cadres Ă Grenoble sont en conception-recherche â le taux le plus Ă©levĂ© de France. Cette spĂ©cificitĂ© grenobloise explique pourquoi l’IsĂšre figure dans les quantiles les plus Ă©levĂ©s de la carte, malgrĂ© une population bien plus faible que Lyon ou Marseille.
𧏠Les métropoles régionales en brun foncé : Lyon, Rennes, Bordeaux
Au-delĂ de Paris, Toulouse et Grenoble, un second groupe de dĂ©partements apparaĂźt en brun foncĂ© : le RhĂŽne (Lyon), l’Ille-et-Vilaine (Rennes), la Gironde (Bordeaux), l’HĂ©rault (Montpellier) et le Bas-Rhin (Strasbourg). Ces dĂ©partements hĂ©bergent de grandes mĂ©tropoles rĂ©gionales qui ont rĂ©ussi Ă attirer et Ă retenir une masse critique de cadres ces trente derniĂšres annĂ©es. Lyon s’est imposĂ©e comme la deuxiĂšme place financiĂšre française, avec un secteur bancaire et pharmaceutique important (Sanofi, bioMĂ©rieux, BioTechLinker). Rennes a connu une montĂ©e en puissance spectaculaire dans le numĂ©rique et les tĂ©lĂ©communications. Bordeaux a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un afflux massif de cadres parisiens depuis le Covid, attirĂ©s par le cadre de vie et la LGV qui place la ville Ă deux heures de Paris.
⏠Les déserts de cadres : la France profonde sans métropole
Ă l’opposĂ©, les dĂ©partements en brun trĂšs clair â Creuse, Cantal, Haute-Loire, ArdĂšche, Meuse, Haute-Marne â sont ceux oĂč la proportion de cadres est infĂ©rieure Ă 5% de la population active. Ces « dĂ©serts de cadres » correspondent quasi exactement aux dĂ©serts mĂ©dicaux, aux zones de faible rĂ©ussite scolaire et aux territoires qui ont du mal Ă attirer des investissements Ă©conomiques. C’est une spirale redoutable : sans cadres, pas de centres de dĂ©cision ; sans centres de dĂ©cision, pas d’emplois qualifiĂ©s ; sans emplois qualifiĂ©s, les jeunes diplĂŽmĂ©s partent, ce qui aggrave encore la pĂ©nurie de compĂ©tences.
Cette absence de cadres a des consĂ©quences directes sur le quotidien des habitants : pĂ©nurie de mĂ©decins spĂ©cialistes, d’avocats, d’experts-comptables, de services aux entreprises. La dĂ©sertification des professions libĂ©rales dans ces territoires est une des manifestations les plus concrĂštes de la fracture territoriale française â et une des causes de l’exaspĂ©ration qui s’est exprimĂ©e lors du mouvement des gilets jaunes, puis dans les urnes.
đ La carte miroir : cadres vs ouvriers
SuperposĂ©e Ă la carte des ouvriers, celle des cadres rĂ©vĂšle une France structurellement divisĂ©e en deux mondes qui se connaissent de moins en moins. Les zones de forte concentration ouvriĂšre (Nord, Ardennes, Moselle, Mayenne) correspondent aux zones de faible concentration de cadres. Les zones de forte concentration de cadres (Ăle-de-France, IsĂšre, Haute-Garonne, RhĂŽne) sont celles oĂč les ouvriers sont proportionnellement peu reprĂ©sentĂ©s. Ce n’est pas seulement une diffĂ©rence de revenus â c’est une diffĂ©rence d’univers de vie, de valeurs perçues, de rapport aux institutions et Ă l’avenir. Des Ă©tudes sociologiques ont montrĂ© que les interactions directes entre classes sociales ont fortement diminuĂ© depuis trente ans, chaque groupe social vivant de plus en plus dans des territoires, des Ă©tablissements scolaires et des rĂ©seaux sociaux distincts.
Cette sĂ©grĂ©gation spatiale des catĂ©gories socioprofessionnelles alimente les incomprĂ©hensions politiques et culturelles. Quand 46% des actifs parisiens sont cadres et que le taux de chĂŽmage de Paris est bien infĂ©rieur Ă la moyenne nationale, il devient difficile pour les Ă©lites politiques â elles-mĂȘmes trĂšs concentrĂ©es Ă Paris â de percevoir et de comprendre les difficultĂ©s des territoires qui composent la grande majoritĂ© du territoire français. Cette carte est, en un sens, une carte de l’aveuglĂ©ment mutuel.
Sources : INSEE â Recensement de la Population 2020 · INSEE â DisparitĂ©s territoriales de salaires 2018 · INSEE PremiĂšre n°1278 â RĂ©partition gĂ©ographique des emplois · Observatoire des inĂ©galitĂ©s · Visualisation : @AMapTile
