đȘ Pays avec le plus de tueurs en sĂ©rie : quand les chiffres bruts sont trompeurs
3 615 tueurs en sĂ©rie rĂ©pertoriĂ©s aux Ătats-Unis. 196 en Russie. 190 au Royaume-Uni. Ce classement circule rĂ©guliĂšrement sur les rĂ©seaux sociaux et suscite toujours des rĂ©actions vives. Mais ces chiffres bruts racontent-ils vraiment ce qu’on croit ? La rĂ©ponse est non â et le calcul par habitant, que nous avons effectuĂ© pour cet article, renverse complĂštement le classement et rĂ©vĂšle ce que ces statistiques mesurent vraiment.
đ La source : la base de donnĂ©es de l’UniversitĂ© Radford
Ces donnĂ©es proviennent du Serial Killer Information Center de l’UniversitĂ© Radford (Virginie, Ătats-Unis), la base de donnĂ©es criminologique de rĂ©fĂ©rence mondiale sur les tueurs en sĂ©rie. Elle est compilĂ©e depuis les annĂ©es 1990 par le Dr Michael Aamodt et son Ă©quipe Ă partir des dossiers judiciaires, des archives policiĂšres et des donnĂ©es mĂ©diatiques de dizaines de pays. La dĂ©finition retenue est celle du FBI : un tueur en sĂ©rie est une personne ayant commis au moins deux meurtres lors d’Ă©vĂ©nements sĂ©parĂ©s, avec une pĂ©riode de refroidissement entre les crimes.
đ Le classement brut : les 10 pays avec le plus de tueurs en sĂ©rie
| # | Pays | Tueurs en série (total) |
|---|---|---|
| 1 | đșđž Ătats-Unis | 3 615 |
| 2 | đ·đș Russie | 196 |
| 3 | đŹđ§ Royaume-Uni | 190 |
| 4 | đŻđ” Japon | 137 |
| 5 | đżđŠ Afrique du Sud | 123 |
| 6 | đźđł Inde | 121 |
| 7 | đšđŠ Canada | 119 |
| 8 | đźđč Italie | 97 |
| 9 | đ©đȘ Allemagne | 88 |
| 10 | đŠđș Australie | 83 |
đą Le classement corrigĂ© : tueurs en sĂ©rie pour 10 millions d’habitants
Comparer des pays sans tenir compte de leur population, c’est comme comparer le nombre absolu de voitures en Chine et au Luxembourg â Ă©videmment, la Chine « gagne ». Pour rendre ce classement pertinent, nous avons calculĂ© le ratio de tueurs en sĂ©rie pour 10 millions d’habitants, en utilisant les populations actuelles (2024).
| Rang brut | Pays | Total | Population (M) | Pour 10M hab. | Rang corrigé |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | đșđž Ătats-Unis | 3 615 | 335 | 10,8 | 6e |
| 2 | đ·đș Russie | 196 | 144 | 13,6 | 5e |
| 3 | đŹđ§ Royaume-Uni | 190 | 68 | 27,9 | 3e |
| 4 | đŻđ” Japon | 137 | 124 | 11,1 | 7e (ex aequo) |
| 5 | đżđŠ Afrique du Sud | 123 | 62 | 19,8 | 4e |
| 6 | đźđł Inde | 121 | 1 430 | 0,85 | 10e (dernier) |
| 7 | đšđŠ Canada | 119 | 40 | 29,8 | 2e |
| 8 | đźđč Italie | 97 | 60 | 16,2 | 5e (ex aequo) |
| 9 | đ©đȘ Allemagne | 88 | 84 | 10,5 | 7e (ex aequo) |
| 10 | đŠđș Australie | 83 | 27 | 30,7 | 1er |
Le nouveau podium par habitant : đ„ Australie (30,7) · đ„ Canada (29,8) · đ„ Royaume-Uni (27,9)
đĄ Ce renversement s’explique : taille de population et biais de dĂ©tection
Deux facteurs principaux expliquent ces bouleversements dans le classement corrigé.
Le premier est purement mathĂ©matique : l’effet de la taille de la population. L’Inde avec 121 tueurs en sĂ©rie rĂ©pertoriĂ©s et 1,43 milliard d’habitants obtient un ratio de seulement 0,85 pour 10 millions d’habitants â le plus bas du classement, et 36 fois infĂ©rieur au ratio australien. Ă l’inverse, l’Australie, avec seulement 27 millions d’habitants, voit son ratio exploser Ă 30,7. Le Canada (40 millions d’habitants) et le Royaume-Uni (68 millions) suivent le mĂȘme schĂ©ma.
Le second facteur est plus structurel et fondamental : le biais de dĂ©tection et de documentation. Les pays dotĂ©s d’une police performante, d’un systĂšme judiciaire indĂ©pendant, d’une presse libre et d’une criminologie universitaire dĂ©veloppĂ©e ont mĂ©caniquement des chiffres plus Ă©levĂ©s â non pas parce qu’ils produisent davantage de tueurs en sĂ©rie, mais parce qu’ils sont capables de les identifier, de les juger et de les archiver. L’Australie, le Canada, le Royaume-Uni et les Ătats-Unis remplissent tous ces critĂšres Ă un niveau exceptionnel.
đșđž Pourquoi les Ătats-Unis dominent le classement brut
Avec 3 615 tueurs en sĂ©rie rĂ©pertoriĂ©s, les Ătats-Unis reprĂ©sentent Ă eux seuls plus de 67% du total mondial documentĂ© â davantage que les neuf autres pays du classement rĂ©unis. Plusieurs facteurs structurels expliquent cette domination.
D’abord, le FBI dispose depuis les annĂ©es 1970 du programme de profilage criminel le plus avancĂ© au monde, capable de relier des meurtres apparemment isolĂ©s pour identifier des tueurs en sĂ©rie. Le Violent Criminal Apprehension Program (ViCAP), créé en 1985, est une base de donnĂ©es nationale qui permet de croiser les affaires non rĂ©solues entre Ătats â une infrastructure qui n’a pas d’Ă©quivalent dans la plupart des autres pays. Ensuite, la couverture mĂ©diatique amĂ©ricaine des affaires criminelles est sans commune mesure mondiale : les procĂšs sont tĂ©lĂ©visĂ©s, les documentaires prolifĂšrent, et l’intĂ©rĂȘt culturel pour le crime vrai (true crime) gĂ©nĂšre des rĂ©vĂ©lations supplĂ©mentaires.
Certains criminologues font Ă©galement valoir que la disponibilitĂ© des armes Ă feu, la mobilitĂ© gĂ©ographique extrĂȘme de la population (facilitant les dĂ©placements entre Ătats sans contrĂŽle) et les inĂ©galitĂ©s sociales profondes crĂ©ent un environnement propice Ă l’Ă©mergence de profils criminels complexes. Mais il faut ĂȘtre prudent avec ces facteurs causaux â la corrĂ©lation n’est pas la causalitĂ©, et aucun consensus scientifique n’Ă©tablit un lien direct entre ces variables et le nombre de tueurs en sĂ©rie.
đźđł Pourquoi l’Inde a un ratio si bas
Le cas de l’Inde est particuliĂšrement instructif. Avec 1,43 milliard d’habitants â soit plus de quatre fois la population des Ătats-Unis â elle ne rĂ©pertorie que 121 tueurs en sĂ©rie, contre 3 615 pour son voisin amĂ©ricain. Son ratio de 0,85 pour 10 millions d’habitants est le plus bas du classement. Cela ne signifie pas que l’Inde « produit » moins de tueurs en sĂ©rie par nature. Cela signifie trĂšs probablement que son systĂšme de dĂ©tection est moins efficace.
L’Inde dispose d’un ratio policier bien infĂ©rieur aux standards internationaux (environ 150 policiers pour 100 000 habitants, contre 300 en moyenne dans les pays dĂ©veloppĂ©s). Son systĂšme judiciaire est surchargĂ© â des millions d’affaires en attente de jugement. Sa presse, bien que libre, est moins systĂ©matiquement focalisĂ©e sur les crimes en sĂ©rie. Et sa criminologie universitaire, bien que croissante, reste moins dĂ©veloppĂ©e que dans les pays anglophones. Dans ce contexte, de nombreux meurtres en sĂ©rie restent probablement non identifiĂ©s comme tels, attribuĂ©s Ă des causes diverses ou simplement classĂ©s sans suite.
đ·đș La Russie : un cas Ă part
La Russie occupe la deuxiĂšme place du classement brut (196) et la cinquiĂšme place du classement corrigĂ© (13,6 pour 10 millions). Ce chiffre, dĂ©jĂ Ă©levĂ©, est probablement sous-estimĂ©. L’Ăšre soviĂ©tique a laissĂ© en hĂ©ritage une culture du secret institutionnel dans les affaires criminelles, et certains chercheurs estiment que de nombreux tueurs en sĂ©rie soviĂ©tiques n’ont jamais Ă©tĂ© documentĂ©s â notamment dans les annĂ©es 1970 et 1980, quand le rĂ©gime niait officiellement l’existence du phĂ©nomĂšne (les tueurs en sĂ©rie Ă©taient supposĂ©ment un « problĂšme capitaliste »).
Parmi les tueurs en sĂ©rie russes les plus tristement cĂ©lĂšbres figure AndreĂŻ Tchikatilo, surnommĂ© « le Boucher de Rostov », qui a assassinĂ© au moins 52 personnes entre 1978 et 1990 â et qui n’a pu ĂȘtre apprĂ©hendĂ© que grĂące Ă un test ADN, technologie alors toute nouvelle. Ses crimes avaient Ă©tĂ© longtemps dissimulĂ©s par les autoritĂ©s soviĂ©tiques pour ne pas admettre l’existence du phĂ©nomĂšne.
đŹđ§đšđŠđŠđș Le monde anglophone en tĂȘte du classement corrigĂ©
Le fait que le Royaume-Uni (27,9), le Canada (29,8) et l’Australie (30,7) dominent le classement corrigĂ© par habitant mĂ©rite rĂ©flexion. Ces trois pays partagent plusieurs caractĂ©ristiques : un systĂšme de common law anglo-saxon avec des archives judiciaires trĂšs complĂštes, une presse trĂšs active sur les affaires criminelles (le true crime est un genre cultural majeur dans ces pays), des services de police performants et des bases de donnĂ©es criminelles centralisĂ©es et bien tenues.
Il serait prĂ©maturĂ© â et probablement inexact â d’en conclure que ces pays « produisent » objectivement davantage de tueurs en sĂ©rie par habitant. Il est plus vraisemblable qu’ils les dĂ©tectent et les documentent mieux. Parmi les tueurs en sĂ©rie les plus notoires du Royaume-Uni, citons Harold Shipman, un mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste qui a assassinĂ© au moins 215 de ses patients entre 1975 et 1998 avant d’ĂȘtre dĂ©couvert â ce qui en fait l’un des tueurs en sĂ©rie les plus prolifiques de l’histoire moderne.
đĄ Ce que ces chiffres mesurent vraiment
En dĂ©finitive, ce classement â qu’il soit brut ou corrigĂ© par habitant â ne mesure pas tant la « production » de tueurs en sĂ©rie que la capacitĂ© d’un Ătat Ă les identifier, Ă les poursuivre et Ă les documenter. Un pays avec une police sous-financĂ©e, un systĂšme judiciaire corrompu ou dĂ©faillant, et peu de libertĂ© de presse aura toujours un chiffre sous-estimĂ© â non pas parce que ses habitants sont moins violents, mais parce que ses institutions sont moins efficaces pour traquer et enregistrer ces crimes.
C’est pourquoi les criminologues sĂ©rieux utilisent rarement ce classement brut comme indicateur de dangerositĂ© sociale. Ils lui prĂ©fĂšrent des indicateurs comme le taux d’homicides global (plus difficile Ă dissimuler), le taux de crimes non rĂ©solus ou les indicateurs composites de sĂ©curitĂ© publique. Le classement des tueurs en sĂ©rie est fascinant â mais il dit autant sur la qualitĂ© des institutions judiciaires que sur la nature des populations qu’elles servent.
Sources : Radford University Serial Killer Information Center (Dr Michael Aamodt) · FBI â Serial Murder Symposium (2005) · Britannica · World Population Review · calculs Geopix (ratio pour 10 millions d’habitants)
